Cet article est la version longue d’un article réalisé pour un numéro spécial du journal de la Ligue des Droits de l’Homme, La Chronique, consacré à la liberté d’expression.

Quel paradoxe ! Nous voilà à l’ère de l’hyper communication : les nouvelles technologies transcendent les frontières et multiplient à l’infini les canaux de transmission. Il n’a pourtant jamais été aussi difficile d’accéder à une information pluraliste, une information qui confronte la diversité des opinions et points de vue de la société, offre un espace aux différentes identités culturelles qui la composent.

Les raisons et enjeux semblent multiples, à commencer par les attaques franches au pluralisme, commises ou permises par certains Etats Membres.

Ingérences politiques, empires économiques et conflits d’intérêt en Europe 

La liberté de la presse est historiquement conçue comme son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Aujourd’hui encore, cette liberté est loin d’être acquise. En Hongrie, le Conseil des médias, dont les membres sont nommés par le parti au pouvoir, continue, malgré les recommandations du Conseil de l’Europe et l’avertissement de la Commission européenne, à faire la pluie et le beau temps en matière de censure.

L’évolution du paysage médiatique, marquée par la privatisation de l’audio-visuel, des phénomènes successifs de concentration des médias et l’arrivée de nouveaux supports, a engendré de nouvelles menaces pour le pluralisme, sous la forme cette fois de pressions économiques. C’est le cas notamment au Royaume Uni, où l’empire Murdoch contrôle l’ensemble des médias les plus influents du royaume (TV, radio, presse écrite, fournisseurs d’accès Internet).

En Italie, on a assisté à un dangereux mélange des genres, la concentration économique des médias de masse au sein du groupe Mediaset, détenue par la famille Berlusconi, ayant été  mise au service des intérêts politiques du Cavaliere.

Derrière ces quelques exemples des atteintes les plus manifestes à la liberté des médias en Europe, le pluralisme est aujourd’hui partout menacé de manière plus insidieuse : homogénéisation croissante des contenus, primat de la news et de l’information prêt-à-penser, disparition progressive de l’analyse et de la presse d’opinion… Comment en est-on arrivé là ? Plusieurs facteurs semblent y avoir contribué.

L’information, une marchandise comme une autre ?

Le droit à une information pluraliste est à la fois le produit et le gardien de la démocratie. C’est lui qui veille au respect des autres droits fondamentaux. Les medias jouent également un rôle majeur dans la définition de  l’agenda public. Ils ne sont pas de simples témoins de l’actualité politique. Ils la font. Ils sont aussi des relais pour les organisations citoyennes, parfois davantage que les syndicats et partis. José Luis Exeni R., dans son ouvrage Medi­amor­phis, explique de manière très pertinente comment nous sommes passés d’une démocratie parlementaire à une démocratie de partis, pour vivre aujourd’hui dans une « Mediacratie ».

Mais si les médias ont ainsi acquis une place prépondérante dans l’organisation des relations entre citoyens et autorités politiques, ils échouent pourtant à jouer leur rôle de « médiateur ». Pourquoi ?

Aujourd’hui, la valeur d’usage de l’information – sa fonction d’éducation permanente, de stimulation du débat public et de formation d’une citoyenneté active, et son traditionnel rôle de « chien de garde »- entre en opposition frontale avec sa valeur d’échange – sa fonction économique -, laquelle pèse bien plus lourd dans le rapport de force.

Les médias de service public sont également engagés dans une double lutte pour assurer leur indépendance politique et économique. Face à une offre pléthorique de programmes en libre accès sur Internet et à une nouvelle politique commerciale des médias privés « à la carte », la philosophie collective d’un service d’intérêt général assuré par tous et pour tous est de plus en plus contestée par les citoyens eux-mêmes.

Traitée comme toute autre industrie, l’information est touchée de plein fouet par la crise financière internationale : coupes drastiques dans les budgets de fonctionnement, réduction du personnel,  suppression du travail de terrain et un changement de paradigme, l’information la plus complète à l’information la plus rapide.

Réconcilier les temps de l’information 

Les nouvelles technologies et le tout au numérique ne sont pas sans effet sur cette exigence de rapidité. Smartphones et tablettes en main, un œil sur Tweeter, un autre sur Scoop-it, nous voilà à l’affut de la brève, un instantané en temps réel des événements qui nous entourent.

Le travail du journaliste s’en trouve profondément bouleversé. Comme le pointe justement Philippe Laloux, responsable du numérique au journal Le Soir, « avec l’arrivée du numérique, nous sommes passés d’un rythme séquentiel de l’information, avec la fabrication quotidienne d’un produit fini, à un processus de fabrication en continu de l’information ». Le défi ne consiste pas à remplacer l’un par l’autre mais à trouver « une nouvelle méthode de travail qui  maintienne les deux rythmes d’activité » : celui de la « news » périssable et celui du travail d’analyse, de reportage et d’investigation, qui nécessite du temps mais dure aussi plus longtemps.

Le principal enjeu pour les médias d’information, c’est d’apporter une plus-value face à l’info Google.

A la source de l’information

La migration des annonceurs vers les moteurs de recherche et réseaux sociaux a bouleversé le modèle économique des médias traditionnels, qui étaient fortement dépendants de la publicité (60% de leurs revenus). Les titres de presse les plus modestes ont mis la clé sous la porte. D’autres ont été rachetés, entraînant de nouvelles vagues de concentration.

Mais Google ne joue pas seulement sur le pluralisme externe de l’information.

Il contribue également à redéfinir l’offre de contenu. Avec le classement des résultats de recherche selon un critère quantitatif d’affluence – plus un média a de lecteurs, mieux il est placé – ou en fonction de recettes publicitaires –plus il génère d’argent, mieux il est placé- , avec la vente des mots-clés de recherche au plus offrant, c’est une véritable entreprise de spéculation qui se met en marche. Le contenu auquel on nous propose d’accéder est celui qui fait masse, la majorité ayant valeur d’autorité, pire, de  vérité, et/ou celui que ses producteurs ont directement monnayé.

 « Du pain et des jeux »

La question du pluralisme fait écho à celle de la baisse de l’information politique et internationale dans les médias, au profit de l’information de société et du divertissement.

Sur cette question, la responsabilité du citoyen comme consommateur est souvent mise en cause : l’offre répondrait à la demande, laquelle est évaluée sur base des taux d’audience et des clicks en chaîne.

Ainsi la société d’applications Internet Flurry a publié les données de son enquête analytique menée auprès de 30 millions de consommateurs. Elle conclut que les consommateurs passent plus de temps à utiliser des tablettes pour les jeux (67%), les réseaux sociaux (10%), que pour l’information (seulement 2%).

Peut-on sortir de l’impasse dans laquelle nous place l’argument de l’offre et de la demande ? Oui, à condition de reposer la question autrement, en sortant d’une logique de marché pour replacer au centre du débat le rôle et la responsabilité des médias et du journaliste dans toute démocratie. Quel est-il ? Et surtout, peut-il s’exercer à tout prix ?

Précarité et responsabilité

La crise ne connaît pas d’exception culturelle. Partout on réduit les frais, à commencer par ceux du personnel. Les licenciements se succèdent. Parmi les derniers en date, El Pais,  en Espagne, avec 129 licenciements récents, l’hebdomadaire italien L’Espresso, le quotidien belge Le Soir (Groupe Rossel) ou la radio- tv flamande  VRT.

Les contrats précaires se multiplient. Selon l’Association belge des Journalistes Professionnels, un journaliste professionnel sur quatre est aujourd’hui « freelance ». « Indépendant », une appellation qui fait réfléchir quand on sait que ces journalistes ont des revenus bien inférieurs aux tarifs conventionnels, sont payés à la pige, souvent avec des retards très importants. A la précarité économique de leur statut s’ajoute souvent un déni du droit d’expression dans l’entreprise.

Dans ce contexte, les agences de presse jouent un rôle ambivalent : elles facilitent la pêche aux informations mais tendent aussi à en devenir la source unique.

Avec l’arrivée du marketing éditorial, destiné à limiter l’évasion des annonceurs, comment résister aux pressions qui, si elles sont peu visibles, sont bien réelles ?

Demander aux journalistes de le faire au nom de l’éthique et de la déontologie est illusoire si on ne prend pas le mal à la racine, en dépassant les cadres nationaux pour réfléchir ensemble à de nouveaux modèles économiques pour nos médias et à la redéfinition des aides d’état autour de la notion de service d’intérêt général.

Esther Durin

Coordinatrice du Pôle européen de l’IHECS et porteuse de l’Initiative citoyenne pour le pluralisme des médias en Belgique